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L’homme scindé et incarné : base de l’initiation africaine

" Avant de poursuivre notre réflexion sur l’initiation africaine et son processus telle qu’elle transparaît à travers les mythes de Mahungu et de Maa Ngala, il sied de présenter au préalable l’approche générale de l’évolution spirituelle de l’être, afin de mieux éclairer le processus de l’initiation en Afrique.

Approche initiatique générale de l’ascension spirituelle de l’homme

Si nous faisons abstraction de la conception matérialiste, il existe généralement deux grandes approches ou démarches, apparemment contradictoires, préconisées par les mystiques dans leurs efforts pour rencontrer Dieu.

La première approche ou théorie, chère aux théistes, considère la Divinité absolue comme très éloignée du monde matériel des sens. Elle postule une séparation complète entre le monde humain et le monde divin, entre le monde temporel et le monde éternel. Elle fait du mystique un pèlerin, un voyageur en route ou à la recherche d’un pays perdu, d’un lieu céleste ou d’un eldorado. Selon cette approche, le chemin de l’ascension de l’âme pour s’unir au Divin doit être une transcendance, un voyage vers le “haut” et vers l’extérieur de soi, à travers une longue série d’états ou de mondes intermédiaires avant de parvenir à la Couronne des kabbalistes, au Un des néoplatoniciens, au palais caché du Roi du poète soufi Attar, etc. Ces mondes sont également symbolisés par les dix cieux de Dante, les hiérarchies de Denys l’Aréopagite, l’Arbre de vie de la kabbale, etc.

À l’opposé de cette conception de la Divinité se trouve celle de l’immanence, selon laquelle la quête de l’Absolu n’est pas un quelconque voyage vers quelque chose d’extérieur à l’homme, mais la réalisation d’un état qui existe implicitement dans le Soi et dans l’univers. Dans cette approche, la quête spirituelle est perçue comme un changement intérieur, une régénération par laquelle la personnalité est à ce point transformée que l’homme peut communier avec cet Être, ce Dieu immanent qui demeure en lui et qui justifie sa quête spirituelle. Dans ce deuxième cas, la voie mystique est décrite comme une transmutation de l’être en “homme céleste”, ou encore l’ouverture des yeux de l’âme sur la réalité dans laquelle elle baigne. La régénération est donc le mot d’ordre des mystiques de cette voie, et ils choisissent des symboles de transmutation pour l’exprimer. C’est l’approche notamment des alchimistes et des psychologues spiritualistes comme Carl Gustav Jung, avec le processus d’individuation.

Entre ces deux approches se trouve celle du christianisme, qui, avec sa doctrine centrale de la Trinité (Père, Fils et Saint-Esprit), considère que ce n’est que par le Fils, en la personne du Christ, principe médiateur entre le Ciel et la Terre, que le Moi peut s’élever et fusionner avec le Soi absolu (le Père). De quelle démarche spirituelle la conception africaine de l’évolution de l’être est-elle la plus proche ?

Il faut tout d’abord souligner que les clivages entre les différentes approches évoquées ci-dessus ne sont pas aussi tranchés, car d’un point de vue mystique, Dieu n’est pas extérieur à la Création : Il est à la fois immanent et transcendant. En ce qui concerne la démarche initiatique africaine, nous pouvons indiquer que l’évolution spirituelle de l’être, présentée dans ce contexte particulier, s’articule principalement autour du mouvement de descente dans le monde matériel de l’ancêtre primordial, comme nous allons l’aborder dans cette étude. Cet ancêtre primordial est doté d’une double nature et mû par une double motivation : descente dans le monde matériel d’une part, et remontée de ce dernier vers lui-même d’autre part. C’est à cette étape ultime seulement que l’ancêtre primordial peut, en toute liberté, dialoguer avec l’Être suprême.

Dans la mystique africaine, l’évolution spirituelle est perçue comme une union ou une harmonie des opposés ou des contraires, un mariage intérieur, une hiérogamie, une union mystique, etc. C’est d’ailleurs le cas dans la plupart des traditions où le terme final de la quête spirituelle est également considéré comme une union ou un mariage intérieur sous deux formes complémentaires : mariage intérieur entre le masculin et le féminin au sein du corps subtil chez les kabbalistes, les psychologues modernes, dans le yoga, etc. ; mariage intérieur où l’âme humaine s’unit définitivement à Dieu chez les mystiques chrétiens et les alchimistes notamment. Dans cette perspective, le premier niveau de mariage est une condition essentielle pour la réalisation du second chez un même individu.

De ce point de vue, l’approche kabbalistique serait la mieux indiquée pour nous permettre de mieux appréhender la démarche mystique africaine. En effet, la kabbale décrit le processus d’involution par dualisations successives à travers les deux colonnes ou piliers de Jakin et de Boaz de l’arbre séphirothique et les quatre mondes, à savoir : le monde d’Atziluth ou le plan divin ; le monde de Briah ou le plan spirituel ; le monde de Yetzirah ou le plan psychique ; le monde d’Assiah ou le plan physique. Quant au processus d’évolution ou de retour à l’union avec le Divin, il s’effectue par unifications successives. La kabbale le décrit en empruntant la colonne centrale ou le pilier de l’Équilibre, qui part de l’état de Malkhout à l’état de Tiphereth.

Ce processus de chute de la conscience primordiale, suivi de sa remontée et qui se termine par la conscience unitive résultant de la fusion avec l’Absolu, est en parfait accord avec le processus d’individuation de Jung. Aussi, force est de constater que la conception junguienne de l’évolution de l’être n’est en fait qu’une résurgence, voire une redécouverte de ce que les anciens, dans le secret de leurs cryptes, transmettaient oralement aux adeptes jugés dignes de recevoir la connaissance des sages. Dans tous les cas, ce processus correspond parfaitement à celui de l’évolution à double mouvement de l’ancêtre primordial africain. Ce schéma de double mouvement présente en effet les mêmes caractéristiques que celui que Stanislav Grof désigne sous le nom de processus de la création et de retour à l’union ; Plotin, de flux et reflux ; Sri Aurobindo, d’involution et évolution ; et enfin Ken Wilber, de descente et d’ascension.

Ainsi, tous ces auteurs ne font finalement que confirmer la conception africaine du double mouvement de l’ancêtre primordial et de l’homme scindé ; une conception dans laquelle le premier mouvement représente le processus de création, de flux, d’involution et de descente par étapes de l’homme premier, qui part du plan spirituel pour aboutir, au plan physique et conscient, à l’homme scindé.

Puis le deuxième mouvement, qui décrit le processus évolutif, se déroule comme une succession d’unifications et de remontées croissantes qui partent du plan physique de l’homme scindé pour aboutir au plan spirituel de l’homme premier. Enfin, le plan spirituel se termine par l’étape ultime de Muanta Yaav, que Teilhard de Chardin désigne par l’ultra-conscience, Sri Aurobindo, par la supra-conscience, qui n’est autre que l’étape d’interlocuteur de Dieu ou Kuma-Nyon, que le mythe de Maa Ngala décrit avec précision. Toutefois, bien que conforme au cadre général de l’initiation, le processus initiatique africain a néanmoins ses spécificités.

Le processus de l’initiation africaine

En Afrique traditionnelle, ainsi que le soutient Ham-pâté Bâ : L’éducation sociale n’est pas séparée de l’éducation initiatique, car l’initiation prépare ce que doit être le comportement global, aussi bien social qu’individuel et spirituel. En fait, la séparation entre sacré et profane n’existe pas. Le comportement spirituel affecte tous les actes de la vie. L’homme vit intégré dans le sacré.

Ainsi compris, le processus initiatique en Afrique est introduit et commence dès la fin de l’enfance. Clémentine Faïk-Nzuji nous décrit ce processus chez les jeunes Peuls du Fouladou (Sénégal), comme suit :

Après avoir été accueilli à la naissance comme un étranger et avoir été identifié en recevant un nom, l’enfant grandit, subissant son destin dans l’insouciance inhérente à son jeune âge. Mais le jour vient où il doit être fixé, où sa conscience existentielle doit être allumée ; jour aussi où, par la circoncision, il doit être virilisé. Car le prépuce, qui fait de lui un être bisexué, doit être enlevé et rendu à la Terre Mère, afin que le garçon retrouve ses attributs propres. Ce jour donc où l’enfant entame sa route vers sa maturation et sa virilisation, c’est le jour où il entre dans le processus d’initiation.

Dans ce processus, deux initiations se côtoient et se complètent : l’une sociale, qui replace l’enfant dans son rôle dans la société, et l’autre spirituelle, qui réveille sa conscience existentielle et le replace dans la chaîne généalogique qui le mènera vers l’ancestralité primordiale puis vers le Divin. C’est ce second volet de l’initiation dite spirituelle ou divine qui nous intéresse particulièrement dans cette réflexion.
D’une manière générale, en Afrique, l’initiation spirituelle commence toujours par le rappel à l’initié de la chaîne généalogique qui le relie à Dieu en passant par l’ancestralité ordinaire et primordiale. Ce préalable est d’une importance telle qu’André Mary nous rapporte cette observation d’un vieux villageois africain s’adressant à un missionnaire européen : “Comment les Blancs peuvent-ils croire en Dieu, alors qu’ils sont incapables de réciter la généalogie qui les rattache à Lui ?”

La chaîne généalogique africaine est loin d’être une métaphore ; car elle retrace d’une part la descente de la Conscience absolue ou divine vers la conscience primordiale ou l’inconscient collectif de l’ancêtre primordial, puis vers la subconscience, et finalement vers la conscience objective de l’homme scindé ; et d’autre part, le retour de l’homme scindé ou incarné vers le Divin, mais en pleine conscience. Cette même chaîne rappelle constamment au néophyte que tout homme, tôt ou tard, doit entreprendre un voyage au cœur de lui-même pour y rencontrer la conscience primordiale (l’ancêtre primordial) qui anime l’humanité depuis la nuit des temps. Car c’est cette conscience qui donne à chacun et à tous le sentiment d’appartenance à un Grand Tout, c’est-à-dire au Divin.

Alphonse Mabiala et Zéphirin Mbanzulu"


 

Source du texte Extrait de : Chapitre « La Divinité en Afrique Traditionnell e» rédigé par Alphonse Mabiala et Zéphirin Mbanzulu, publié dans l’ouvrage collégial de l’U.R.C.I. Dieu.

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