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Le Nouvel homme

Le texte ci-dessous est extrait de la préface de la réédition par la Diffusion Rosicrucienne du livre Le Nouvel homme de Louis-Claude de Saint-Martin, composée à partir d'un exemplaire de l'édition originale figurant dans la bibliothèque de l’A.M.O.R.C.
La réédition de ce livre constitue un événement majeur pour tous ceux qui s'intéressent à la pensée saint-martinienne et en premier chef pour les Martinistes. C'est à Paris, chez les directeurs de l'imprimerie du Cercle Social, pendant l'an IV de la liberté (1795-96) que ce livre connut sa première édition.
Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803) a composé cet ouvrage à Strasbourg en 1790. Ce livre, tout comme celui qu'il publia en 1790, L'Homme de désir, souligne la nouvelle orientation de Saint-Martin. En effet, depuis 1775, il a pris ses distances avec l'Ordre des Elus-Cohen. La voie externe, celle de la théurgie, que préconisait Martinès de Pasqually aux Elus-Cohen, lui semble inutile et dangereuse. Cette voie, celle des manifestations sensibles, il la suivait depuis 1768. Elle ne l'avait pas séduit totalement, ses penchants naturels l'entraînaient vers la voie interne, celle du cœur. Saint-Martin va prendre « ailleurs que chez Martinès le chemin du réparateur ».
Afin de prendre du recul, il voyage en Angleterre, en Italie et en Allemagne, pour « étudier l'homme et la nature et pour confronter le témoignage des autres avec le sien ». A Londres, il visite les Temples de la Jérusalem Nouvelle et juge durement cette voie dont il estime qu'elle ne « mène pas loin ». C'est également une déception qui l'attend à son arrivée à Strasbourg. Il y constate les succès de ceux qui ne s'intéressent qu'au spectaculaire, des « professeurs de sciences occultes, auxquels le vulgaire ignorant donne indifféremment le nom d'illuminés ». C'est à Strasbourg également, qu'il prendra connaissance des ouvrages de celui qui deviendra son second Maître, Jacob Bœhme (1575-1724).
Dans la vieille ville impériale du Rhin, devenue française, il rencontre aussi le chevalier Silverhielm, ancien aumônier du roi de Suède et neveu de Swedenborg. Le chevalier Silverhielm pensait convertir Saint-Martin à son maître Swedenborg. Il est guère probable qu'il parvint à ses fins, d'ailleurs Saint-Martin dans son Homme de désir semble réservé par rapport aux théories du visionnaire suédois :
« Mille preuves dans ses ouvrages, qu'il a été souvent et grandement favorisé ! Mille preuves qu'il a été souvent et grandement trompé ! Mille preuves qu'il n'a vu que le milieu de l'œuvre et qu'il n'en a connu ni le commencement ni la fin ! »
Sur les conseils du neveu de Swedenborg, Saint-Martin écrit Le Nouvel Homme. Dans cet ouvrage, le Philosophe Inconnu ne développe pas de grandes théories sur les nombres, le livre de l'homme ou l'origine des langues comme il l'a fait dans ses deux premiers livres (Des erreurs et de la vérité, 1775 ; Le Tableau Naturel, 1782). Cet ouvrage, selon J.B.M Gence, est « plutôt une exhortation qu'un enseignement ».
L'idée centrale est que Dieu ne demande qu'à faire alliance avec l'homme, mais Il veut que ce soit avec l'homme seul, et sans mélange de tout ce qui n'est pas fixe et éternel comme Lui. L'homme doit donc travailler à supprimer en lui toutes les impuretés qui obstruent cette mystérieuse porte par laquelle l'éternelle Parole de la Divinité désire entrer pour s'unir à lui. L'homme doit subir une cure, pour parvenir à cette guérison, pour cela il dispose d'un « médicament réel » qui peut l'aider à se débarrasser de son vieil homme et à sortir du torrent de l'iniquité. Celui qui s'emploie à cette tâche est l'homme de Désir. Cette purification est une véritable grossesse spirituelle par laquelle l'Homme de Désir fera naître en lui un Nouvel Homme.
Saint-Martin nous montre ce qu'il en est de cette cure que doit subir l'homme temporel pour retrouver l'état de pureté qui était le sien au sortir de son émanation. Il affirme : « Car la naissance de ce fils spirituel en l'homme, n'est autre chose que le développement et la manifestation de ce qu'était l'homme primitif ». Nul besoin de théurgie, d'adhésion à un culte extérieur pour cette régénération. Le creuset de cette transmutation réside à l'intérieur de l'homme, c'est son cœur. La voie que propose Saint-Martin est une voie cardiaque.
Cette transformation s'opère par étapes et suit un processus dont le schéma nous a été fourni par la vie du Réparateur. Ce « Réparateur » c'est le Christ. Saint-Martin préfère employer ce terme, suivant en cela son premier Maître Martinès de Pasqually, comme pour marquer une distance avec le personnage historique de Jésus et souligner ainsi son aspect intemporel.
Pour notre auteur, le Christ est le nouvel Adam, celui qui a ouvert à nouveau la voie qui depuis la chute du père de l'humanité était fermée. Le Réparateur a non seulement rouvert la porte, mais a montré le chemin. Saint-Martin dit : « Si l'homme est mort dans toutes ses facultés, il n'y a pas un seul mouvement de son être qui puisse se faire sans que l'on prononce en lui cette phrase : Lazare levez-vous, c'est en l'homme que le réparateur profère continuellement cette parole ».
Cette voie que décrit Saint-Martin dans son livre est celle de l'imitation du Christ. Mais que l'on ne s'y trompe pas, le Philosophe Inconnu ne prône pas l'adhésion à un culte extérieur, car cette adoration vers le dehors empêche l'imitation d'agir dans les profondeurs de l'âme « de transformer cette dernière en une totalité correspondant à l'exemple idéal ».
Les étapes de la vie du Réparateur, l'annonciation par l'ange, la naissance, la présentation au temple, le baptême, le sacrifice de l'agneau, la résurrection, l'ascension, sont autant de signes pour qui sait regarder au-delà de la simple histoire. La vie du Réparateur fournit un archétype dont le sens est inscrit dans l'éternité. Cette imitation va permettre au cœur de devenir le miroir de la Divinité et par analogie, la Divinité deviendra, elle, un miroir pour le Nouvel Homme. Cette transformation doit s'opérer dans les profondeurs de l'être : « Aussi longtemps que la religion n'est que croyance et forme extérieure, et que la fonction religieuse n'est pas une expérience de l'âme de chacun, rien d'essentiel ne s'est produit. Il reste encore à comprendre que le mysterium magnum (grand mystère) n'est pas seulement une réalité en soi, mais qu'il est aussi et avant tout enraciné dans l'âme humaine ».
Pour le Philosophe Inconnu, le Dieu unique s'est choisi un sanctuaire unique : le cœur de l'homme. Voilà le temple où il doit L'adorer, les temples extérieurs ne sont que les avenues de ce temple invisible. C'est au fond de lui-même que se trouve la base fondamentale du temple. « L'homme doit tailler, polir par l'esprit la pierre fondamentale de son temple. » Dans ce temple, il trouvera les sept sources sacramentelles qui fertiliseront toutes les régions de son être. Ce sont les sept colonnes produites par cette pierre innée en nous et sur laquelle le Réparateur a dit qu'il voulait bâtir son église.
C'est dans ce temple impérissable que l'homme doit entretenir son feu sacré, la flamme, une fois allumée par le baptême de l'esprit, devant être veillée avec soin. En effet, le Philosophe Inconnu indique que le cœur possède deux portes, l'une inférieure par laquelle il peut donner à l'ennemi l'accès à la lumière élémentaire et l'autre supérieure par laquelle il peut donner à l'Ange qui est son guide, son ami fidèle, l'accès à la lumière divine. Le texte de Saint-Martin apprend à son lecteur avec quelle vigilance le nouvel homme doit avancer, car son être extérieur est entre deux piliers qui cherchent, l'un et l'autre, à l'attirer, et c'est sur la frontière de ces deux mondes que doit se manifester « la Sagesse, la Force et la Magnificence des habitants du royaume ».
Cette tâche serait pour lui moins périlleuse s'il avait su garder la robe dont était revêtu le premier homme parce que alors « elle pouvait répandre l'éclat de sa céleste lumière dans les quatre régions du monde ». Aujourd'hui, l'homme doit revêtir le manteau de la prudence, symbole de cette robe primitive, pour accomplir son œuvre de régénération.
Le processus de cette régénération, s'il se déroule au cœur de l'homme, n'en est pas moins universel. En effet, si le Nouvel Homme est le seul qui puisse recevoir dans toute leur mesure les eaux divines, il va les employer à cette végétation universelle qui dès avant les siècles était l'objet de son existence.
Pour arriver à ce but, Louis-Claude de Saint-Martin nous indique quel chemin doit suivre ce Nouvel Homme pour redevenir le quaternaire actif qu'il était à l'origine de son émanation. L'homme doit travailler sans relâche pour rétablir en lui la Jérusalem Céleste, y construire patiemment son sanctuaire intérieur où Dieu se plaît d'être honoré. Le Philosophe Inconnu termine ce magnifique traité en précisant que toutes ces merveilles se trouvent « encore aujourd'hui dans le cœur du Nouvel Homme, puisqu'elles y ont existé dès l'origine ».
