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Le Traité sur la réintégration
Gérard van Rijnberk

Le Traité de la Réintégration de Martines a été l'Évangile de l'Ordre des ÉlusCoens. La lecture en était probablement réservée aux seuls membres du grade leplus élevé de l'Ordre : aux Réau-Croix. Il n'a existé du Traité que de rares copies manuscrites, peu ou point collationnées et présentant, pour ce motif, d'assez nombreuses variantes. Il doit en avoir été comme de tous les écrits du Maître, qui,en général, étaient remplis « de contradictions, de transpositions, de fautes enfin partout [1] ». Le Traité se vendait aux intéressés à un prix élevé, ce qui était raisonnable, en raison des grands frais qu'entraînait l'exécution des copies. Plus loin, je m'efforcerai de dénombrer les copies authentiques connues du Traité et de définir leurs caractères distinctifs. Enfin, dernier fait à noter, il n'a été imprimé pour la première fois qu'en 1899.
a) Contenu du Traité
Le Traité voulait être, à la manière du Zohar, un commentaire ésotérique et uncomplément pseudo-historique du Pentateuque. Dans de longues périodes d'une syntaxe douteuse, le Maître expose la première émanation d'essences spirituelles ; la prévarication de certaines d'entre elles et, pour former laprison et la punition des esprits pervers, la création de la matière. Ceux des esprits premiers émanés de la sphère divine qui n'avaient pas prévariqué, furent diviséspar Dieu en deux classes : celle des esprits supérieurs, que Martines appelle lasphère surcéleste, et celle des esprits majeurs auxquels fut réservée la sphèrecéleste.
La matière, prison des esprits pervers, est dénommée par Martines : sphère terrestre.
Pour garder les esprits pervers, Dieu créa le premier Homme ou Mineur spirituel Adam, mais celui-ci, tenté et trompé par les esprits qu'il devait contrôler, prévariqua à son tour et fut puni d'une manière analogue à celle des esprits pervers : il dut quitter « la forme glorieuse pour revêtir une forme matérielle passive et sujette à la corruption », et il fut banni de la sphère céleste dans la sphère terrestre.
Tout ceci n'est qu'une version plus ou moins ésotérique de ce que l'on peut lire dans les premiers chapitres de la Genèse. Mais ce qu'il y a d'original et de profond dans l'exposé de Martines, c'est la définition de la nature de la faute commise par les esprits premiers émanés et par Adam. Le crime des esprits fut d'avoir voulu créer « des créatures spirituelles qui dépendraient immédiatement d'eux-mêmes, ainsi qu'ils dépendaient de celui qui les avait émanés ». Dieu coupa court à cette tentative avant qu'elle passât en acte. Il la fit avorter pendant qu'elle était encore en conception : « leur pensée et leur volonté mauvaises ayant été tuées par le Créateur qui arrêta aussitôt et prévint l'acte del'opération de cette volonté ! »
Leur faute fut donc d'avoir voulu créer non point des essences spirituelles selon les intentions de Dieu, mais des êtres soumis seulement à eux-mêmes.
La faute d'Adam fut analogue : il voulut créer des êtres spirituels ressemblantà lui-même sans se soucier si l'esprit du Créateur était en jonction avec lui. Au lieu donc « d'une forme glorieuse il ne retira de son opération qu 'une forme ténébreuse... une forme de matière ». Ce fut Ève ou l’Hommesse.
Ces deux fautes commises au commencement du Temps par les premiers Êtres spirituels, tels que Martines nous les décrit, résument toute la tragédie de l’humanité depuis ses origines jusqu'à nos jours. Le Dieu qui est ennous veut créer ; sur le plan céleste ses œuvres échouent, avortent, meurent avant d'être passées de conception en acte : sur le plan temporel, la volonté decréer des valeurs spirituelles pures se trouve déviée : tous nos efforts ne réussissent qu’à produire des « formes de matière », piètres reflets de la forme glorieuse de nos rêves orgueilleux. Ainsi conçue, la narration de la double chute suivant Martines peut se rapporter aux efforts et aux désillusions de la vie quotidienne de tous les hommes conscients et surtout de tous les hommes de désir.
Le Traité continue à exposer l'histoire d'Adam. Le pardon lui fut accordé, mais ayant reçu l'ordre de reproduire des « formes semblables aux leurs », le couple Adam-Ève y mit au commencement trop de zèle matériel, ce qui retarda « son entière réconciliation ». Parmi les enfants ainsi procréés se trouve Caïn. Plus tard,« Adam et Ève coopérèrent » à créer la forme d'un fils Abel « par une opération » exécutée « sans excès de leurs sens matériels ». « Le Créateur neput se refuser de correspondre à leur opération, en constituant à la forme qu'ils avaient opérée un être mineur doué de toute vertu et sagesse spirituelle divine ». On a, en lisant les passages du Traité se rapportant aux cohabitations d'Adam et d'Ève l’impression que Martines anticipe sur la soi-disant Magie sexuelle qui jouit actuellement d'un certain succès [2].
Après le meurtre d'Abel par Caïn, « Adam conçut... au gré du Créateur une troisième postérité qu'il nomma Seth ». Toute l'humanité descend de Caïn et de Seth. La lignée de Caïn qui se continue après le déluge par Cham embrasse les hommes aux tendances grossières : ils sont prisonniers de la matière et jouissent de leur maîtrise sur elle. La postérité de Seth qui se continue par Sem et Japheth possédait à l'origine « toutes les connaissances spirituelles divines, que Seth luiavait communiquées ».
Malheureusement pour le genre hominal la postérité de Seth « ne tarde pas àse corrompre par son alliance avec la postérité de Caïn ». Voilà où l'humanité actuelle en est : dans ses membres agissent en un mélange inextricable, d'unepart, les ardeurs vers les réalisations matérielles, les jouissances dans et par la chair et les tentations démoniaques perverses, et, d'autre part, les souvenirs et les désirs s'élançant vers une spiritualité sans entraves. Condition lamentable, maisqui pourrait être pire encore !
Heureusement le Traité nous donne une consolation importante. Fidèle en cela à toutes les traditions ésotériques du monde, Martines nous apprend qu'il vit parmi nous, des êtres chargés de travailler à notre « réconciliation ». Ce sont des Esprits Mineurs Élus, nés « par la seule volonté et l'opération divine ». Ce sont donc, pour parler un langage moderne, des esprits supérieurs incarnés non par nécessité mais par le dévouement aux pauvres humains, qu'ils veulent secourir par le sacrifice de leur liberté spirituelle. Ainsi l'échelle des entités spirituelles se complète : du Mineur en privation (l'homme vulgaire), nous remontons par le Mineur réconcilié au Mineur régénéré. Le Mineur Élu forme transition avec les esprits libres supérieurs et magiques des sphères céleste et surcéleste, dont la hiérarchie aboutit à Dieu.
Le Traité contient encore une masse d'informations occultes, ésotériques, mystiques sur de multiples sujets : cosmologie, géométrie, histoire sacrée ; science occulte des nombres ; doctrine du symbolisme biblique. Il fournissait la base théorique et théosophique des opérations magiques et traçait d'une manière plus ou moins abstruse les limites, le but, la Fin que les initiés pouvaient atteindre dans leurs travaux théurgiques : le signe donné par un esprit majeur de la réconciliation de l'opérant avec Dieu.
Dans le Traité, se trouvaient aussi, éparpillés, des enseignements admirables sur la lumière astrale. Martines l'a indiquée sous la dénomination curieuse d'axe feu central. Il est très remarquable de constater comment Martines conçoit l'importance de l'astral et de ce que l'on serait tenté d'appeler par un terme théosophico-anthroposophique : l'éther vital, pour la vie des animaux et des plantes.
Le manque total d'ordre, de système, de subdivisions logiques du Traité, rendent extrêmement difficile de trouver et de retrouver ce que l'on veut y chercher. Les notions quelles qu'elles soient sont exposées partiellement. Chaque sujet est abandonné brusquement, repris plus tard, laissé à nouveau, repris, remanié à propos ou hors propos, avec un défaut total du plus petit effort didactique. La lecture du Traité en est rendue désespérante, mais il s'y trouve nombre de traits de génie, où Martines se montre, à bien des égards, le précurseur de théories et connaissances développées très longtemps après lui !
Je ne m'occuperai pas en détail du reste du contenu dogmatique du Traité. M. Le Forestier l'a analysé magistralement et je renvoie à son livre le lecteur avide d'enseignement théosophique. Pour ma part, je me limiterai surtout aux données historiques.
Une seule remarque me soit permise. On a discuté beaucoup sur l'origine des idées de Martines. Molitor et Le Forestier s'efforcent à trouver leur origine dans la cabale juive. Vulliaud se moque de cette opinion, sans toutefois se donner la peine d'y substituer une hypothèse vraisemblable. Franck fait de Martines un pur Talmudiste. Viatte écrit à ce propos : « c'est à se demander s'il l'a bien lu. Je ne sache pas que le Talmud présuppose la divinité de Jésus-Christ. Or ôtez cette croyance du système de Martines, et peu de chose en restera [3]. » Viatte admet que Martines fut Rose-Croix et que sa philosophie peu originale constitue une survivance en plein XVIIIe siècle français du néoplatonisme alexandrin, de la Gnose enfin.
Il me semble qu'il soit oisif de s'efforcer outre mesures à trouver une « origine » à l'enseignement de Martines. Dans l'ordre d'idées dont il s'agit, l'origine de toute doctrine ésotérique est commune. Dans tout enseignement ésotérique il faut nettement distinguer la forme et le fond. Le fond provient en dernier moment du contact plus ou moins intime que l'esprit du Maître a pu prendre avec la source de toute vérité : qu'on appelle celle-ci la sphère des idées, le monde spirituel, ou enfin : Dieu. Ce fond est unique et identique chez tout mystique, chez tout vrai Maître de l'Occulte. La forme, dans laquelle il travestit cette part de la Vérité Une qui lui a été révélée est changeante et variée. Elle dépend de la race de l'auteur, du temps où il a vécu et des enseignements préparatoires que lui-même a reçus.
Évidemment, il est plus important de pouvoir apprécier exactement la valeur du fond d'une doctrine, que connaître la parentèe que sa forme présente avec d'autres manifestations analogues d'autres Maîtres, d'autres temps, d'autres contrées.
Or il me paraît certain de toute certitude que Martines ait atteint la source desconnaissances transcendantes et qu'il y a puisé à profusion l'eau limpide et pure. Malheureusement, la cruche dans laquelle il l’a transportée jusqu'à nous était bien peu appropriée à cette fonction. Martines en voulant traduire les vérités acquises dans le langage humain, s'est servi des moyens que sa propre éducation intellectuelle et ses propres études mettaient à sa disposition : les littératures cabalistique, gnostique, magique tour à tour lui ont fourni des termes d'expression, des formes de pensées, des tournures de phrases qui l'ont fait supposer cabaliste, Juif, néoplatonicien, plagiaire d'Agrippa.
Mais au fond, il n'est que lui-même, et sa doctrine est vraiment le résultat de ses recherches propres dans le domaine du mystère. ![]()
Notes :
[1] De Grainville à Willermoz, le 14 mars 1774, à propos de quelques cahiers de grade. Voir Documents, VIII.
[2] RANDOLPH, Magia sexualis. Trad. française par Maria de NAGLOWSKA. Paris, R. Félin, 1931. [Dans le Tome II, L’auteur corrige : « L'éditeur de la Magia Sexualis de Randolph n'est pas Félin, mais Télin.». Voir Errata du Tome I, Tome II, p. 173.
[3] VIATTE, 1922. Voyez la bibliographie au n° 59.
Extrait de : Un Thaumaturge au XVIIIe siècle Martinez de Pasqually sa vie, son oeuvre, son ordre, Gérard van Rijnberk, T. 1, PAris, Derain, 1935 (chap. 4).