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Le bien et le mal sont-ils absolus ?
Ralph M. Lewis

Les conceptions théologiques et les dogmes de la plupart des religions fixent certaines normes de comportement qui suggèrent l'existence d'un bien, et d'un mal absolus. De telles normes, ou de tels codes, sont cependant étroitement fonction de ce qui se rapporte à l'homme et à sa conception.
La conception du bien est fondamentalement psychologique. Elle dépend de l'évaluation de l'expérience personnelle. Nous nommons bien tout ce qui produit des sensations agréables et satisfaisantes. Pour nous, le bien est ce qui nous est favorable au point de vue physique, mental et psychique.
Ledit bien moral est une satisfaction des émotions et de l'intellect. L'individu, pour des raisons religieuses ou autres, se fixe un code de comportement qu'il estime nécessaire à son bien-être moral ou spirituel. La conduite requise étant de suivre le précepte moral, elle satisfait l'intellect et les émotions, et elle est donc acceptée comme un bien.
Un état ou une qualité de nature positive comme le bien engendre son antithèse, sa condition contraire, qui est nommée le mal. En termes plus simples, est mal ce qui fait naître chez l'être humain l'opposé du plaisir. Le désagréable et le nuisible sont donc un mal. Chaque bien assumant une qualité positive dans la pensée de l'homme, crée aussi une suggestion inverse, tout comme la lumière suggère son propre opposé, qui est l'obscurité.
Il y a cependant des variations de cet absolu du bien que l'homme conçoit. Elles se rencontrent surtout dans les différentes catégories de morale et d'éthique. Tout le monde sait bien que même les sectes chrétiennes donnent diverses interprétations du bien et du mal dans la conduite humaine. Une secte fondamentaliste déclarera mal ce qu'une autre plus libérale ne jugera pas comme tel. Certaines sectes protestantes fulminent contre la danse, qu'elles estiment être un mal. De son côté, l'Eglise catholique ne le fait pas. Des sectes non chrétiennes acceptent beaucoup d'actes, selon leur code moral, que rejettent les chrétiens comme mal ou contribuant au mal.
Le bien et le mal sont donc des conceptions humaines. Ils sont des produits de la pensée de l'homme. Ils n'ont aucune existence distincte de l'évaluation humaine des événements et des circonstances dans leurs rapports avec l'homme. L'homme peut arbitrairement établir que certaines conditions sont universellement inacceptables pour le genre humain et par la suite, en faire un absolu. Ainsi, par exemple, il peut déclarer que le meurtre, le viol et le vol sont un mal parce qu'il ne peut constater dans de tels actes que de mauvais effets sur le genre humain. Il pourrait également déclarer que des vertus comme la charité, la tolérance et la véracité sont pour l'humanité un bien absolu et universel. Mais le point de référence pour ces actes est encore l'homme lui-même. Ils sont bons ou mauvais selon la manière dont l'homme réagit à leur égard. S'il ne réagissait pas à de tels actes, ils n'auraient aucun contenu qualificatif.
Du point de vue mystique, il ne peut y avoir qu'un seul bien, et c'est la tendance morale, l'impulsion de droiture, que l'homme éprouve en lui-même. Tout mal est relatif à des normes acceptées. Autrement dit, il n'y a dans la nature aucun mal absolu, c'est-à-dire qui soit universel. Cette déclaration est naturellement contraire aux impératifs moraux tels que les précisent les divers livres sacrés des différentes sectes religieuses. Si les œuvres religieuses ou les lois et les coutumes de la société comportent des admonitions et des interdictions, celles-ci deviennent alors les critères servant l'individu moyen à déterminer ce qui est bien ou mal.
En fait, dans une large mesure, ce que nous nommons la conscience, dans sa manifestation ou son expression extérieure, se base sur les influences des actes ou types de comportement que nous avons appris à considérer comme un mal. La conscience, ou le sens moral, est l'impulsion subconsciente de se conformer à l'état intérieur de rectitude que possède l'homme. Mais la définition de ce qui forme cette droiture ou ce bien est élaborée de façon objective par l'individu et découle de ses expériences et de sa formation personnelle.
Si les particularités de la conscience étaient universelles et non un acquis individuel, tout le comportement humain se conformerait à la même norme de bien et rejetterait de la même manière tout mal apparent. Toute personne qui a beaucoup voyagé à travers le monde a pu rencontrer des peuples dont les normes acceptées de bonne conduite sont interprétées par le visiteur comme un mal. Le voyageur ou l'étranger de passage ne fait ainsi qu'évaluer la façon d'agir de ces autres peuples d'après son propre code personnel de comportement.
Si nous considérons le sujet du mal sous son aspect abstrait, il ne peut pas exister en réalité dans le cosmos, pas plus que le bien ne le peut. Le cosmos – et tous ses phénomènes – est ce qu'il est. Le cosmos ne tend pas vers quelque but idéal qui puisse transcender dans le temps son état actuel particulier. Par conséquent, tout n'est ni bon, ni mauvais. Il n'y a aucune norme extérieure qui permette de juger le cosmos. De telles normes ne sont qu'inventions humaines.
Il existe une distinction, bien qu'il y ait aussi une relation, entre ce qu'on nomme le mal et le mauvais. Le mot «mal» se rapporte à la moralité. Il signifie ce qui est contraire à quelque état, édit ou fait qu'expriment les Ecritures sacrées ou la théologie d'un mouvement religieux particulier. Le bien moral est un bien se rapportant à la conscience et concordant avec la norme morale que notre conscience a acceptée. Le bien moral est en général conçu comme un comportement qui se conforme à la volonté d'un être surnaturel, comme un dieu ou un principe divin. Tout ce qui lui est contraire est donc ce qui l'on nomme le mal.
D'autre part, le mauvais n'est pas absolument une turpitude morale. Il n'est pas, à l'origine, déterminé par un code religieux. Le mauvais et le bon relèvent surtout d'une interprétation éthique. Ils ne sont pas considérés d'ordinaire comme des variations de faits spirituels, mais plutôt comme des variations de rapports sociaux ou de comportement de la part de l'individu, qui ne sont pas convenables. Par exemple, sur le plan de l'éthique, il est mauvais d'insulter une personne. Pour donner un autre exemple, il est mauvais selon l'éthique qu'un agent de publicité représente deux clients concurrents, puisque cet agent ne peut en ce cas donner une juste satisfaction aux exigences des deux. Il est également mauvais selon l'éthique d'établir une discrimination raciale entre les hommes.
Nous noterons, cependant, qu'en de nombreux codes d'éthique qu'ils adoptent en général, les hommes d'affaires ou les sociétés recourent en principe à des normes morales. Par exemple, ils acceptent dans l'ensemble que tromper les gens sur la qualité d'un produit présenté à la vente est contraire à l'éthique. Une telle attitude serait une fraude et donc un mensonge, qui est également un interdit moral.
Une société fixe certaines règles de conduite fondées sur le code moral que la majorité de ses citoyens a adopté. Plus simplement, les valeurs morales d'une nation chrétienne sont avant tout basées sur les commandements du christianisme. L'on considère que ceux qui leur conforment leur vie mènent une vie droite, autrement dit se conduisent bien sur le plan moral ; et l'on juge ceux qui agissent de manière contraire comme coupables de mal à divers degrés.
Quand nous voyons un individu dévier d'une telle norme, nous considérons qu'il est dans la voie du mal. Néanmoins, son mal n'est pas absolu au sens cosmique. Songez à tous les humains que l'Eglise a brûlés sur le bûcher au Moyen-Age et pendant l'Inquisition : tous condamnés comme voués au mal parce que leurs idées personnelles ne se conformaient pas aux dogmes despotiques de l'Eglise !
Le mal n'est donc pas intrinsèque, mais relatif aux croyances et aux circonstances par lesquelles nous jugeons le comportement humain. Il est donc nécessaire de réprimer certains actes de l'homme en fonction des raisons que la société croit essentielles à son bien-être. Le temps a toujours été un grand alchimiste pour transmuter des qualités de bien et de mal en de nouvelles formes d'acceptation ou de rejet par l'homme. ![]()
Extrait de : Alchimie mentale, Ralph M. Lewis