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Au singulier rameau d'une branche réprouvée
Robert Amadou
Martines est chrétien en même temps que juif, en deçà de la division. Avait-il accompli cette synthèse lui-même ou celle-ci existait-elle déjà dans sa famille ? Il est impossible de répondre, car l'unité judéo-chrétienne préexistait à l'Espagne originelle (sauf erreur) de Martines.
La théorie de Martines a pour abrégé le midrach du XVIIIe qu'est le Traité sur la réintégration. Le genre auquel appartient ce texte surprendra le lecteur peu instruit du judaïsme et du christianisme du 1er siècle pour deux raisons : parce que c'est un midrach et qu'il est judéo-chrétien. Lisez l'épître de Jude, le frère du Seigneur et de Jacques le Juste, et vous constaterez que Martines n'est ni aberrant ni isolé. L'Eglise de Jude est l'Eglise de Jacques, premier évêque de Jérusalem. Martines se place dans la continuité de cette Eglise officiellement disparue.
Martines était-il juif ? Cette question troubla ses contemporains. Sa mère, que son père avait épousée à l'église, n'était pas juive. Il était baptisé, s'est marié à l'église et a montré à plusieurs reprises les preuves de son attachement à l'Eglise. Pourtant, il gardait, dirait-on, une sensibilité juive. S'il admirait les vertus des premiers patriarches, il méprisait les chefs du judaïsme moderne. Il reprochait aux Juifs d'avoir refusé de reconnaître le Christ. Martines est juif en même temps que chrétien, et ce trait essentiel le rattache à une forme de christianisme et de judaïsme très ancienne, primitive.
Qu'est-ce que le judéo-christianisme ? Les vrais Juifs sont chrétiens, faut-il dire de vrais chrétiens, sans cesser d'être Juifs, et les premiers chrétiens étaient des Juifs. Au cours des cinquantes dernières années, le progrès des études relatives aux origines du christianisme fut sans précédent. Il en appert que le panorama du judaïsme au Ier siècle est d'une richesse et même d'une variété insouçonnées ; que le Nouveau Testament, qui appartient au christianisme primitif, et l'Ancien Testament dans l'histoire duquel le Nouveau s'inscrit, s'incrivent tous deux dans le contexte de la religion gréco-romaine de l'époque ; que la variété des communautés chrétiennes ne le cède en rien à celle des écoles juives avec qui des analogies s'avèrent.
Il existe donc une espèce judéo-chrétienne du genre juif comme du genre chrétien, mais le judéo-christianisme lui-même n'est pas un monolithe. Le judéo-chritianisme de Martines en est, au XVIIIe siècle, l'une des espèces. Ces espèces se distinguent par leur degré de judaïsme et de christianisme qui se mesure à l'aune de la christologie ; la croyance minimale étant celle de la messianité de Jésus le Nazaréen, et la croyance maximale admettant la déité – ou la divinité indécise ? – du Christ, de Jésus-Christ – soit éternelle, soit innée - soit acquise, par exemple, au baptême de Jean –, qui, en tout cas, n'implique pas le dogme strict et définitif, définitivement vérace, de la Sainte Trinité.
Les chrétiens d'origine juive ont, dès le début du christianisme et pendant plusieurs siècles, constitué, à l'intérieur de l'Eglise, des groupes particuliers, conservant l'observance de rites juifs. Tel fut le cas de la communauté de Jérusalem présidée par Jacques, le frère du Seigneur et de Jude.
Le judéo-christianisme illustre l'analogie entre la diversité du judaïsme et la diversité du christianisme, au ler siècle, en se situant sur la ligne des écrits intertestamentaires. Sur cette ligne, le Fils de l'Homme qui pourrait n'être qu'un homme quelconque et qui est l'homme par excellence, espoir et paradigme de l'homme quelconque, selon son désir essentiel, nostalgique du passé et du futur, les cieux, les bons et les mauvais anges, l'esprit et les prophètes (en étendant ce terme à des personnages de l'Ancien Testament qui ne l'ont pas toujours porté), le combat des ténèbres contre la lumière, l'eschatologie du perpétuel aujourd'hui et du demain sans lendemain.
Des textes de Qumran annoncent le futur Séfer ha-Razim et les textes magico-théurgiques du Ier siècle de notre ère, tout en se rattachant, par leur côté mystique, où le Char se met en marche, à la kabbale et au mysticisme juif des temps modernes. Mais c'est de magico-théurgico-mystiques qu'il faudrait qualifier tous ces textes, et tous textes congénères jusqu'au rituel coën, n'importe leurs haut-reliefs respectifs et au risque que le qualificatif souffrît d'un pléonasme, ou d'un double pléonasme. On a souligné que ce courant du judaïsme avait ça et là pénétré le christianisme, mais dès le début, il avait été assimilé par le judéo-christianisme.
Au judéo-christianisme appartient l'ébionisme, avec sa christologie basse. Les ébionites sont proches de Qumran, ils cultivent l'angélologie et l'adoptionnisme. Ils refusent l'identité d'être entre Dieu et l'homme Jésus : pas plus que de naissance surnaturelle, la préexistence ou la déité. Jésus est un homme qui devint Christ et Fils. L'ébionisme est l'ancêtre de l'élkessaïsme, une communauté très proche des ésséniens et des thérapeutes. Pour les elkassaïtes, le Christ est Dieu, mais dans un sens restreint, et Jésus se réincarne perpétuellement. Ebionistes et elkessaïtes sont les héritiers dévoyés du groupe apostolique.
Le judéo-christianisme fut relégué par la Grande Eglise au IVe siècle. Il se métamorphose dans le manichéisme (au pays des Parthes...) et dans l'islam, cependant quelques groupes subsisteront et c'est de ce côté encore peu exploré qu'il faut peut-être chercher l'ascendance religieuse, théosophique et théurgique de Martines dans l'histoire.
Parmi les écrits judéo-chrétiens, les ouvrages du Pseudo-Clément nous offrent une transition littéraire entre le judéo-christianisme et le Traité de Martines. Homélies et Reconnaissances portent trace d'un courant de l'époque apostolique hostile à Paul. Leur dogme fondamental : Dieu et son prophète – prophète vérace et vrai, Verus Propheta –, récurrent à travers les âges, d'Adam à Jésus en passant par Moïse. Ses piliers fondamentaux sont les deux Testaments et la loi ; les anges et les démons et toutes âmes, tous engagés dans la lutte de la lumière contre les ténèbres. La mort et la résurrection de Jésus-Christ ne sont pas au centre, mais la Sagesse régulatrice est l'âme et la main de Dieu. L'Ordre de Martines florit au singulier rameau d'une branche reléguée, réprouvée. ![]()
Robert Amadou
Extrait de : l'introduction du Traité sur la réintégration des êtres Martines de Pasqually - Première édition authentique d'après le manuscrit de Louis-Claude de Saint-Martin Établie et présentée par Robert Amadou - Diffusion Rosicrucienne.
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