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— Mai 2010 —
 
 

Le Monde occulte ou Mystères du magnétisme

1865

Henri Delaage

lacordaireOn était au mois de décembre de l'année 1840. Malgré l'épaisse couche de neige qui ouatait la terre, une foule nombreuse se pressait dans la vaste nef de Notre-Dame, avide d'entendre une parole inspirée résoudre éloquemment le grand problème de ses destinées éternelles. Bientôt tous les regards se fixèrent vers la chaire où venait d'apparaître le froc blanc de saint Dominique. Le capuchon rabattu laissait voir la tête rasée du prédicateur, homme au front élevé, à l'œil vif et inspiré, à la lèvre souriante et spirituelle, à la physionomie mobile et passionnée ; tout assistant doué du sens de l'observation reconnaissait facilement en lui un apôtre possédé de cet infini amour de la divinité qui sacre au front les prédestinés d'une auréole de céleste lumière : ce religieux était Lacordaire.

Dès les premiers mots, dits d'une voix grêle et vibrante, il domina les flots de la mer vivante de têtes brunes et blondes qui baignaient le pied de la chaire, et les tint frémissants et ondoyants sous le souffle puissant de sa parole. C'était un beau spectacle pour le poète que de voir cette réunion de jeunes gens, venus de toutes les parties de la France à Paris pour y étudier le droit ou la médecine, rassemblés dans une église et apprenant à braver les railleries d'une niaise impiété, et à porter noblement dans le monde un front qui ne rougira plus de servir Jésus-Christ. Lacordaire aborda, ce jour-là, en présence d'un auditoire aussi intelligent, une des questions les plus vivantes du dix-neuvième siècle, le magnétisme ; sans souci des attaques injustes auxquelles il s'exposait de la part des esprits arriérés, qui reprochaient déjà publiquement à sa parole de ne pas être semblable à celle de Bourdaloue, sans s'apercevoir que c'était eux qui avaient commis une faute irréparable en venant au monde deux cents ans trop tard.

Nous allons reproduire les éloquentes paroles qu'il prononça en cette solennelle occasion; car, nourris de l'esprit de notre siècle, pétris jusqu'à la moelle des os de ses idées, nous sommes soldats des mêmes dogmes, élus de la même vérité, fils de la même éternité ; nous vivons, en un mot, du même cœur que l'illustre dominicain. Pleins de reconnaissance d'ailleurs pour les encouragements qu'il nous a toujours donnés avec affection et cordialité, nous nous faisons l'écho de sa parole, qui, rejaillissant sur nos âmes comme ces cailloux lancés sur la surface des mers, ira, de bonds en bonds, portée par les flots des générations, conquérir des cœurs à notre frère et bien-aimé sauveur Jésus-Christ. Il parla en ces termes :

« Les forces occultes et magnétiques dont on accuse le Christ de s'être emparé pour produire des miracles, je les nommerai sans crainte, et je pourrais m'en délivrer aisément, puisque la science ne les reconnaît pas encore et même les proscrit. Toutefois j'aime mieux obéir à ma conscience qu'à la science. Vous invoquez donc les forces magnétiques : eh bien ! j'y crois sincèrement, fermement ; je crois que leurs effets ont été constatés, quoique d'une manière qui est encore incomplète et qui le sera probablement toujours, par des hommes instruits, sincères et même chrétiens ; je crois que ces phénomènes, dans la grande généralité des cas, sont purement naturels ; je crois que le secret n'en a jamais été perdu sur la terre, qu'il s'est transmis d'âge en âge, qu'il a donné lieu à une foule d'actions mystérieuses, dont la trace est facile à reconnaître, et qu'aujourd'hui seulement il a quitté l'ombre des transmissions souterraines, parce que le siècle présent a été marqué au front du signe de la publicité. Je crois tout cela.

Oui, Messieurs, par une préparation divine contre l'orgueil du matérialisme, par une insulte à la science qui date du plus haut qu'on puisse remonter, Dieu a voulu qu'il y eût dans la nature des forces irrégulières, irréductibles à des formules précises, presque incontestables par les procédés scientifiques. Il l'a voulu afin de prouver aux hommes tranquilles dans les ténèbres des sens qu'en dehors même de la religion il restait en nous des lueurs d'un ordre supérieur, des demi-jours effrayants sur le monde invisible, une sorte de cratère par où notre âme, échappée un moment aux liens terribles du corps, s'envole dans des espaces qu'elle ne peut pas sonder, dont elle ne rapporte aucune mémoire, mais qui l'avertissent assez que l'ordre présent cache un ordre futur devant lequel le nôtre n'est que néant.

Tout cela est vrai, je le crois ; mais il est vrai aussi que ces forces obscures sont renfermées dans les limites qui ne témoignent d'aucune souveraineté sur l'ordre naturel. Plongé dans un sommeil factice, l'homme voit à travers des corps opaques à de certaines distances ; il indique des remèdes propres à soulager et même à guérir les maladies du corps ; il paraît savoir des choses qu'il ne savait pas et qu'il oublie à l'instant du réveil ; il exerce par sa volonté un grand empire sur ceux avec lesquels il est en communication magnétique : tout cela est pénible, laborieux, mêlé à des incertitudes et des abattements. C'est un phénomène de vision bien plus que d'opération, un phénomène qui appartient à l'ordre prophétique et non à l'ordre miraculeux. On n'a vu nulle part une guérison subite, un acte évident de souveraineté. Même dans l'ordre prophétique, rien n'est plus misérable ? »

Lacordaire

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