Retour accueil
 
 
< Retour liste texte du mois
 
 
— décembre 2009 —
 
 

La Parole perdue

Ralph M. Lewis

Souverain Grand-Maitre de l'O.M.T. et Imperator de l’A.M.O.R.C de 1939 à 1987

 

imageLa légende d’une Parole Perdue – d’une clef de la Création au moyen de laquelle toute la réalité fut mise en mouvement – est vieille de millions d’années. Une partie de la légende est allégorique, et une partie en est due à une conception primitive de l’efficacité de la parole émise en tant qu’énergie, par laquelle les humains sont motivés. C’est pourquoi une puissance similaire est attribuée à une Cause Première ou à une divinité. La première référence à une cause téléologique ou mentale de la Création, et sa relation avec la parole émise, remonte à la période memphite d’Égypte, 4000 ans environ avant Jésus-Christ. Le principal dieu memphite était Ptah, qui était à la tête d’un panthéon de dieux inférieurs. Tout d’abord, les prêtres de l’École de Mystères memphite proclamèrent que Ptah était le patron des artisans et des ouvriers d’Égypte.

Des siècles plus tard, les prêtres développèrent une conception métaphysique plus profonde en ce qui concernait Ptah. Il devint alors l’artisan, le créateur de l’univers. Dans ses doctrines, la prêtrise proclama alors que Ptah avait créé l’univers par la pensée. Pour être plus explicites, les pensées, les idées de Ptah furent transformées par lui en parole émise, et au moyen de cette parole, la pensée fut rendue objective, c’est-à-dire qu’elle devint réalité. La citation suivante est tirée d’une ancienne inscription laissée par la prêtrise de Ptah : « Il fut décrété que le coeur et la langue auraient pouvoir sur chaque membre en enseignant que lui [Ptah] était [sous forme de coeur] dans chaque coeur et [sous forme de langue] dans chaque bouche de tous les dieux, de tous les hommes, de tous les bestiaux ou reptiles [tous] vivants, tandis que lui [Ptah] pense et tandis qu’il commande chaque chose qu’il désire. » La bouche de Ptah « qui prononçait les noms de toutes choses [...] »

Les égyptologues nous apprennent que les anciens Égyptiens employaient le mot « coeur » pour esprit ou intelligence. Aussi la référence à la langue fait-elle allusion à la parole prononcée, à la parole d’autorité par laquelle toutes les pensées furent rendues objectives, ou devinrent réalité. Nous pouvons supposer que quelque part dans ces anciens Mystères il y avait des syllabes, des sons, des mantras que l’on pensait avoir des pouvoirs spéciaux universels pour la création de choses terrestres. Naturellement nous sommes familiarisés avec l’affirmation de la Bible, chapitre I de Saint Jean : « Au commencement était la Parole et la Parole était avec Dieu et la Parole était Dieu. » Cette affirmation du Nouveau Testament était-elle un écho des doctrines de la prêtrise de Ptah, des siècles auparavant ?

Dans la Kabbale

Maintenant, tournons-nous vers la Kabbale ou les doctrines métaphysiques des Juifs. Le Sepher Yezirah, l’un des principaux livres de la Kabale, signifie littéralement « Livre de la Création », ou cosmogonie. On ne sait pas quand l’original de ce livre fut écrit. Des érudits hébreux ont fixé différentes périodes pour son origine. L’époque exacte se perd dans la nuit des temps. Cependant, une opinion plus ou moins générale veut que le livre ait pris naissance vers les débuts du deuxième ou troisième siècle de l’ère chrétienne.

Le livre enseigne que la Cause première « éternelle, très sage, toute puissante, est l’origine et le centre de tout l’univers ». Tous les Êtres émanèrent de cette Cause première. Le livre rapporte également que la pensée, la parole et l’action forment une unité inséparable dans l’Être Divin. La langue hébraïque et ses lettres, ou caractères, correspondent principalement aux choses qu’elles désignent ainsi par « pensée sainte » en langue Hébraïque, et sa réduction en écriture forment une unité qui produit un effet créateur.

Disons simplement que les lettres de la langue, qu’elles soient écrites ou prononcées, sont des éléments d’un pouvoir potentiel qui amène à l’existence les choses qu’ils représentent. Les lettres ne sont pas de tels symboles dans d’autres langues, elles furent considérées comme des unités intégrantes de l’énergie cosmique ou divine.

Le Sepher Yezirah

Les théologiens juifs et chrétiens ont souvent fait remarquer que le système gnostique marcionite aussi bien que le système clémentinien du second siècle contiennent beaucoup d’analogies avec le Sepher Yezirah et des doctrines parallèles. Citons quelques exemples tirés du Sepher Yezirah. Dans le chapitre I, section 8, nous trouvons : « L’Esprit du Dieu vivant, loué et glorifié soit le nom de Celui qui vit de toute éternité. La parole articulée de puissance créatrice, l’esprit et la parole sont ce que nous appelons l’esprit saint. » Puis, au chapitre II, Section 6 : « Il créa une réalité à partir du néant, appela le non-être à l’existence, et tailla comme des piliers colossaux à partir de l’air intangible [...] Il prédétermina [conçut] et créa par la parole chaque créature et chaque parole par un nom. Ceci peut être illustré par les vingt-deux substances élémentaires tirées de la substance primitive de l’Aleph ».

De puissants mantras

Aux mantras hindous se composant de combinaisons d’intonations de sons vocaux sont attribués des pouvoirs particuliers affectant les émotions humaines et stimulant les centres psychiques, et même ayant une certaine valeur thérapeutique. Naturellement, en tant que Rosicruciens, nous savons que les vibrations de la voix humaine dans des combinaisons particulières de sons vocaux peuvent induire des conditions psychiques favorables dans leur nature pour l’homme.

Dans la plupart des premières civilisations, les dieux étaient considérés comme anthropomorphiques. Ils étaient donc conçus comme ayant des qualités semblables à celles des humains. Si les dieux créaient, ils devaient employer des fonctions et des attributs similaires à ceux de l’homme. Autrement dit, ils devaient penser et projeter, mais comment pouvaient-ils objectiver leurs idées ? Qu’est-ce qui amenaient ces idées à avoir une réalité ? Plus simplement, comment les pensées devenaient-elles des choses réelles ? Le commandement vocal portait en lui une force, la voix pouvait être entendue, elle pouvait être perçue et elle pouvait amener les autres à agir, à exécuter des choses matérielles conformes à l’idée qui se trouvait derrière les paroles. Par conséquent, il fut facile de supposer que les dieux firent de même dans la création, que leur voix fut l’intermédiaire qui convertit l’idée en une chose réelle.

Dans les traditions des différentes cultures, on crut qu’il y avait eu un fiat, une Parole qui avait eu l’efficacité vibratoire pour, à l’origine, amener le Cosmos à l’existence. On soutint, de plus, que cette parole avait été connue de l’humanité, mais que, d’une manière ou d’une autre, dans les vicissitudes du temps et avec la dégradation de l’humanité, elle fut perdue.

Mystiquement et de fait, certaines paroles, lorsqu’elles sont émises, sont plus bénéfiques à entendre que des sons. L’homme primitif apprit la valeur des sons dans ses exclamations et dans ses cris de souffrance, de plaisir, de surprise, de colère, et ainsi de suite. Dans les anciennes Écoles de mystères, certaines intonations de mantras étaient employées pour préparer l’initié à atteindre l’état de conscience convenable et à réagir à l’événement.

Dans notre monde moderne nous pouvons soutenir qu’une simple parole ne créa pas toute la réalité à partir du non-être. Cependant, nous maintenons la conception cosmologique selon laquelle la réalité primaire ou de base est une énergie vibratoire. Il y a un spectre ou une échelle d’énergie à partir duquel toutes choses se manifestent. Nos interprétations des sensations et la réalisation que nous avons d’une telle énergie vibratoire ne sont pas des archétypes exacts. Autrement dit, nous n’expérimentons pas directement la réalité absolue, mais seulement les effets qu’elle a sur notre conscience.

Haut de la page