Retour accueil
 
 
— Mars 2007 —
 
 
< Retour liste texte du mois
 
 

La volonté dans le Bouddhisme

Augustin Chaboseau

(Extrait de La Philosophie Bouddhique - 1946)

Augustin Chaboseau (1868-1946)Par une contradiction étrange, mais fréquente dans l'histoire de la sophistique, le théisme admet généralement que l'homme jouisse du droit de prononcer entre deux possibilités d'action un choix qui ne soit point clans les desseins de l'être suprême.

L'athéisme est rarement tombé dans des inconséquences de ce genre. Sa doctrine constante est que la faculté d'arbitrage n'est libre qu'en apparence, chacune de ses opérations étant motivée en réalité par de multiples enchaînements de causes.

Cette opinion est naturellement celle de la philosophie buddhique.

La Volonté est la relation entre Karma et Tanha, c'est l'individualité même. Or, celle-ci n'existe que par différenciation objective, c'est-à-dire que par relation avec Mâyâ. La volonté est donc déterminée par l'ambiance.

Et ainsi la voilà installée en une place la plus haute, la plus vaste et la plus solide qui lui ait été accordée depuis que notre espèce se connaît. Car, se trouvant seule en face du monde phénoménal, elle représente l'un des pôles du dynamisme dont la nature est la potentialité contraire, et puisqu'un dynamisme n'est autre chose qu'un conflit entre deux énergies dont chacune s'exalte et régresse tour à tour, il n'y a devant Sûnyatâ rien de supérieur à la volonté, si ce n'est la fatalité, et la fatalité est au-dessus e tout, sauf de la volonté.

D'une part les instincts se Mâyâ coalisés pour étouffer l'être en leurs enlacements perfides, de l'autre l'intelligence humaine se débattant dans cette étreinte et peinant à s'en dégager, l'évolution des collectivités planétaires n'est que la lutte de ces deux tensions, avec ses alternatives de triomphe et de déroute pour chacun des adversaires.

Et si la diversité est illimitée des formes où la nature sait se manifester pour retenir sous sa domination l'homme, celui-ci ne dispose pas d'un moindre nombre de voies pour ployer à ces concepts celle-là. Il suffit de rappeler l'attention sur le pouvoir de réduire au strict indispensable les besoins de la Sthûlopâdhi, celui de créer et de détruire les quatre conditions de Prâña, celui d'exercer par influx psychique une action thérapeutique, celui de séparer et de réunir les deux Upâdhi inférieures, celui enfin de pénétrer, dissocier, modifier et reconstituer la substance.

Il n'est pas nécessaire d'insister à nouveau sur ces volitions qui perdurent après l'anéantissement de l'être dont elles ont émané. Mais il n'est pas superflu de noter combien la doctrine de Gautama, en affirmant que la cognoscence intégrale et l'émancipation du Samsâra sont atteintes seulement par les efforts de la cogitation intime, est propre à développer, au coeur de qui s'est imprégné de son essence, la résolution et la fermeté de l'initiative individuelle.

Pour la maturation des Sept Puretés, le choix entre le Lankika et le Lokottara, l'acquisition de l'Iddhividhanâna, toute assistance, excepté aux instants de péril extrême, est refusée au Tshela, et lorsqu'il s'est érigé Arhat Anagami, il est libre de s'assoupir en ce stade le temps qu'il lui plaira ; et lorsqu'il a consommé sa mission de Bodhisattva, il est en droit de préférer le Nirvâna du Pratyeka-Buddha à celui du Buddha parfait.

La Philosophie Bouddhique - A. Chaboseau, 1946Ainsi persuadé qu'il n'a nulle Révélation et nulle Grâce à espérer de quelque entité que ce soit, et instruit à ne tabler sur l'aide d'autrui que pour les oeuvres qui exigent l'assentiment d'une collectivité, en un mot asservi à nulle entrave subjective, le Buddhiste conscient est une énergie vivante.

Et en cela il ne ressemble guère à cet Européen attendant toute idée et mendiant tout geste des maîtres célestes et terrestres qu'il conserve sans doute pour s'éviter la fatigue de réfléchir et d'agir par soi-même.

Cette divergence est encore accentuée par l'opposition des méthodes usitées pour l'éducation des fonctions intellectuelles, — opposition découlant d'ailleurs elle-même du dissentiment entre l'analytisme occidental et le synthétisme oriental.

L'Européen a sa jeunesse tiraillée en tous sens par un peuple de professeurs qui, loin d'adapter les notions rudimentaires à l'âge et au tempérament, au degré de compréhension et aux inclinations particulières de leur élève ; l'ahurissent de dogmes irrévocables, secs, hostiles. En même temps, l'enfant est assailli de bibliothèques qu'il lui faut accumuler pêle-mêle en sa mémoire, et dont toute la science n'est que mesquin empirisme et vaine minutie. On n'oublie enfin de lui enseigner qu'une chose : à penser. Aussi plus tard ne sait-il que jurer par le verbe de telle ou telle autorité traditionnelle, et loin des dictionnaires, ne ratiocine-t-il qu'à la manière d'un ivrogne privé de sa bouteille.

L'Asiatique n'est point érudit ; il ignore l'art de dépecer des cirons et celui d'agiter une citation opportune ; il ne connaît pas l'analogue d'une liste de sous-préfectures rangées par ordre alphabétique. Peu de livres l'entourent, et il a reçu les leçons d'un seul maître. Celui-ci n'a songé à lui infliger aucun article de foi : il n'a tâché qu'à lui apprendre à apprendre. Ensuite le Tshela a dû cultiver ses facultés soi-même par les moyens adéquats à ses prédispositions. Et c'est pourquoi, libre, ferme et calme, il va droit au grand et au simple.

Haut de la page