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Février 2005
 
 


L’Apocalypse de Jean, lumières et clefs
, Philippe Deschamps (Diffusion Rosicrucienne, 2004), extrait du chapitre I.

Introduction

1 Révélation de Jésus Christ : Dieu la lui donna pour montrer à ses serviteurs ce qui doit arriver bientôt. Il la fit connaître en envoyant son ange à Jean son serviteur, lequel a attesté comme Parole de Dieu et témoignage de Jésus Christ tout ce qu’il a vu. Heureux celui qui lit, et ceux qui écoutent les paroles de la prophétie et gardent ce qui s’y trouve écrit, car le temps est proche.

Commentaires

Le mot apocalypse, du grec apokalupsis, premier mot du texte, signifie « révélation ». Il s’agit ici de rendre compte, dans un langage exotérique mais surtout ésotérique, d’un processus qui doit être accompli d’abord dans l’homme. Cette révélation vient d’un niveau de conscience très élevé, symbolisé par Jésus-Christ. Elle est transmise par un ange à un personnage qui est dit être Jean. Autrement dit, l’auteur rapporte une expérience spirituelle que réalise Jean sur un niveau de conscience intérieure représenté par l’ange, et qui lui permet de s’harmoniser avec la conscience du Christ cosmique.

Les temps annoncés par cette révélation sont proches, puisqu’ils sont de toutes les époques. Devraient-ils ne se dérouler que dans des millions d’années, les événements décrits vont survenir « vite », car en effet, que représentent les milliards d’années d’âge des étoiles au regard de l’éternité censée triompher à la fin des temps ? Par cet accent mis sur l’imminence de l’événement, ne cherche-t-on pas également à dramatiser la situation et à appeler le lecteur à une attention et une tension extrêmes ?

À l’instar de beaucoup d’écrits sacrés, l’Apocalypse constitue une œuvre à tiroirs. Elle possède plusieurs sens susceptibles de plusieurs niveaux d’interprétation, qui en font une œuvre de valeur éternelle. Il serait dommage par exemple d’en limiter la signification aux premiers temps de l’Église chrétienne. La plupart des textes des grandes religions possèdent en commun cette possibilité de multiples explications. Ces interprétations peuvent concerner le domaine politique, la collectivité dans son ensemble, l’individu dans son cheminement personnel, le plan matériel mais aussi psychique, émotionnel, intellectuel et enfin spirituel. Lorsqu’on est armé de cette clef fondamentale, on s’aperçoit à quel point de tels messages possèdent une valeur universelle. De manière similaire, les kabbalistes abordent l’étude des textes bibliques selon les quatre sens du mot paradis, en hébreu pardès. Ces significations, ou niveaux de lecture, sont attachées aux quatre lettres de ce mot : PRDS . Soit pechat, le sens premier ; remez, le sens figuré ; derach, le symbolisme ; et enfin sod, le sens caché, ésotérique. Le terme même d’ésotérisme possède lui-même deux significations. La première, plus connue, le rattache à la notion de secret, devenue malheureusement synonyme de sulfureux. La seconde renvoie à une connaissance ou gnose qui vient de l’intérieur, par opposition au terme exotérique, qui recouvre la culture transmise, qu’elle soit religieuse ou académique. Cette dernière acception suppose que l’homme a la possibilité d’accoucher de lui-même d’une sagesse qu’il possède à un niveau subliminal de sa conscience, au sens où le philosophe grec Socrate, qui pratiquait la maïeutique (« accouchement des âmes »), l’entendait.

Le terme d’apocryphe dont faillit être qualifié notre texte signifie en fait « tenu secret ». Ce ne sera que plus tard qu’il désignera ce qui n’est pas authentique ou canonique. L’Apocalypse représente donc une des versions de la doctrine secrète et ésotérique des premiers chrétiens.

Son sens premier et historique est bien connu : Jean, dont on n’est pas très sûr qu’il soit le scribe véritable du texte, se serait adressé aux communautés chrétiennes de son temps en butte aux persécutions romaines, et il leur aurait annoncé par cette vision le triomphe du christianisme et de son Église, la fin du monde antique et la disparition du joug romain. Néanmoins, la première lecture superficielle montre que les promesses spirituelles associées à l’avènement de la Jérusalem nouvelle n’ont pas été à ce jour tenues. C’est que le sens véritable de la révélation reste intemporel et que les temps annoncés sont toujours imminents à quelque époque que ce soit. Il faut donc aller chercher ailleurs que dans l’histoire le sens de ces scènes.

L’Apocalypse représente en fait, selon une des lectures possibles, le processus par lequel l’homme se transforme progressivement à travers des remises en question, des destructions et des purifications successives, pour atteindre l’ultime illumination, l’émergence de la Jérusalem céleste, « la ville de la paix », en lui. Ce que l’on connaît sous les termes de littérature apocalyptique représente, au-delà de toutes les attentes ou les craintes superstitieuses, le rappel permanent de l’urgente nécessité pour l’homme d’accomplir ce processus de perfectionnement.

Dès le début de l’annonce, nous avons affaire à un texte sans concession. En effet, Jean se définit ni plus ni moins que comme « l’esclave de Dieu ». Le terme grec utilisé signifie bien « esclave ». Néanmoins, certains traducteurs ont préféré en adoucir le sens en le rendant moins arbitraire, par l’utilisation du mot serviteur. L’auteur indique ainsi son extrême lucidité, qui, si elle peut admettre que l’homme fut doté de cette faculté divine qu’est le libre arbitre, suppose en même temps que c’est afin qu’il choisisse volontairement d’accomplir le dessein divin. Ne le ferait-il pas qu’il deviendrait esclave, non plus de l’amour dont il devrait rester le serviteur, mais de la colère divine au sens où l’entendait Jacob Boehme, le philosophe allemand du xvii e siècle. Au lieu d’accéder à une liberté et une paix inconditionnées grâce à cette attitude d’allégeance déclarée, il resterait attaché au royaume des contingences, celui de la mort, des guerres et des souffrances les plus diverses. En cela, Jean se définit comme l’être tout d’abord soumis à Dieu, c’est-à-dire comme musulman, le terme musulman signifiant « soumis à Dieu ». Ce n’est qu’ensuite qu’il pourra se définir comme chrétien, c’est-à-dire comme participant à la divinité ou comme invité au repas du Seigneur. Cela, bien sûr, si l’on veut bien dépasser le sens de ces mots trop limités à l’acception que leur attribuent les courants officiels.

Adresse

Jean aux sept Églises qui sont en Asie : Grâce et paix vous soient données, de la part de celui qui est, qui était et qui vient, de la part des sept esprits qui sont devant son trône, et de la part de Jésus Christ, le témoin fidèle, le premier-né d’entre les morts et le prince des rois de la terre.

À celui qui nous aime, qui nous a délivrés de nos péchés par son sang, qui a fait de nous un royaume, des prêtres pour Dieu son Père, à lui gloire et pouvoir pour les siècles des siècles. Amen.

Voici, il vient au milieu des nuées, et tout œil le verra, et ceux mêmes qui l’ont percé, toutes les tribus de la terre seront en deuil à cause de lui. Oui ! Amen !

Je suis l’Alpha et l’Oméga, dit le Seigneur Dieu, celui qui est, qui était et qui vient, le Tout-Puissant.

Commentaires

Par cette introduction, Jean s’adresse historiquement aux sept Églises. Allégoriquement, il s’adresse à la totalité des adeptes qui sont sur la voie indiquée par le Maître Jésus : « Je suis la Voie, la Vérité et la Vie. » Ils se divisent en sept groupes correspondant aux sept notes des sept esprits de Dieu. Jean ne s’adresse pas à des profanes mais à une royauté de prêtres potentiels. Autrement dit, la destination de ce message vise un groupe d’initiables qui, par leur fidélité à l’Intelligence qui règne sur les mondes, ont potentiellement réalisé en eux l’état de prêtre et de roi, c’est-à-dire d’intermédiaire et de souverain dans le monde matériel, pour le compte du Très-Haut. On peut noter d’ailleurs qu’à cet égard, Martines de pasqually, philosophe français du xviii e siècle, avait appelé son ordre les Élus Cohens, ou prêtres élus, en référence à cet état très particulier manifesté par l’homme régénéré. Cette adresse a donc pour destination, à travers le temps, tous les adeptes du christianisme ésotérique.

Jean donne la paix au nom de « celui qui est, qui était et qui vient », et de ses sept esprits. Comment ne pas voir ici un plan digne de la kabbale, dont il est question dans le Sepher Yetzirah, le Livre de la formation, qui fut écrit vers le vi e siècle après J.-C. : « Ils sont trois au-dessus des sept [...] et tous sont liés ensemble » ? Ils sont liés ensemble par le témoin fidèle, le Verbe de Dieu, qui unit le visible à l’invisible. Autrement dit, pour Jean, la paix ne peut venir que de l’union avec le Tout brièvement évoqué ici. Et il annonce dès maintenant le triomphe du Verbe divin.

Ici, Jean, fidèle à la tradition de l’Église, donne la paix au nom du Père (celui qui est), du Fils (Jésus-Christ), et du Saint-Esprit (les sept esprits). Mais en les nommant de cette manière, il donne la définition ésotérique précise de cette trinité, à savoir : le Créateur, le Médiateur et le Réparateur.

La formule « il est, il était, il vient » fait allusion pour sa part à la traduction du tétragramme hébraïque, le nom divin hwhy censé rester imprononçable. Ces quatre lettres révélées à Moïse sur le mont Sinaï peuvent être traduites par « Je suis celui qui est ». Ici, la Divinité est conçue dans sa dimension d’être, qui exclut le non-être. Il s’agit du Dieu manifesté, le Dieu perpétuellement en action, maître du devenir, l’Être des êtres. On constatera d’ailleurs, dans la suite du texte, que les différents personnages auxquels nous avons affaire, correspondent à des hypostases du même principe divin. Une hypostase désigne une personne divine. En matière de théologie chrétienne, on ne retient que trois hypostases ou trois personnes divines, soit le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Mais le terme recouvre avant tout le concept philosophique de fondement du réel. Il vient du grec hupostasis, « ce qui est en dessous ». Dans la suite de nos commentaires, ce mot sera utilisé dans un sens volontairement plus large que l’explication purement théologique, puisqu’il regroupera les divers aspects de la Divinité, conçus comme autant de structures cachées derrière ce qui est.

« Je suis l’Alpha et l’Oméga », précise l’être mystérieux, affirmant ainsi à la fois son intemporalité et son omniprésence. La kabbale remplace l’alpha et l’oméga grecs par les lettres aleph et tav. Ces deux signes sont ceux qui sont attribués à la première et à la dernière séphirah de l’arbre kabbalistique, et ainsi, ils signifient commencement et fin, impulsion primordiale et achèvement de l’œuvre.

Le terme il était fait référence à la mémoire de l’univers, il est à la pensée créatrice, il vient à la puissance créatrice, produit de l’imagination divine qui enfante magiquement des créatures avant de les émaner. Il vient fait également référence à la promesse de l’avènement de la Jérusalem céleste. Ainsi, ces trois temps du verbe être supposent une Divinité en acte gouvernant la puissance du devenir ; développement qui se fait à partir et autour d’un principe immuable qui contient tous les possibles, par-delà le temps et l’espace. Voilà pourquoi il est qualifié ici de Tout-Puissant, alors que le principe immuable porte le qualificatif de Très-Haut. Cette distinction fait écho aux paroles de Jean dans son Évangile : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu [1]. » Cette phrase décrit la relation entre le Père et le Fils. L’immuable, inconnaissable, caché derrière les voiles de sa ténèbre, et le créé, source et retour, origine et fin du monde de l’impermanence : le Très-Haut et le Tout-Puissant.

[1] Il s’agit de la traduction de la Bible d’Osty du prologue de l’Évangile de Jean. Je lui préfère une traduction comportant une donnée plus éloquente encore, celle de la Bible « Parole vivante ». « Aux origines, avant que rien n’existe, le Fils, expression de Dieu, était là. Il était face à face avec Dieu, étant lui-même Dieu. »

 
 

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Janvier 2005
 
 

Mysticisme
Etude sur la nature et le développement
de la conscience spirituelle de l’homme

Evelyn Underhill (1875 - 1941 ?)

IIe partie - La voie mystique, introduction

Evelyn Underhill

Nous allons maintenant délaisser l'analyse des principes généraux pour les étudier sous l'angle pratique et pour décrire le processus psychologique, ou « Voie mystique », qui permet à ce type particulier de personnalités, capables de nouer des relations directes avec l'Absolu, de se développer. La difficulté de cette description réside dans le fait que tous les mystiques diffèrent les uns des autres, à l'image des objets individuels de notre perception, « vivants » et « non-vivants ». L'impulsion créatrice, pour autant que nous le sachions, semble en dernière analyse libre et originale et non pas déterminée ou mécanique : elle s'exprime, quoi qu'en disent les déterministes, avec une certaine spontanéité artistique. Lorsque l'homme effectue certains rapprochements pour poser une base permettant de classifier ces réalisations nées d'une impulsion créatrice, il ne découvre pas les méthodes qui en sont à l'origine ; il ne fait que sélectionner arbitrairement et à sa convenance, une ou deux qualités – pas nécessairement caractéristiques – qui semblent présentes chez un certain nombre de personnes ou de choses. Ainsi, la classification reste, dans le meilleur des cas, très grossière.

Si l'on applique une telle classification à des états psychologiques aussi délicats et subtils que ceux qui accompagnent la vie contemplative, les difficultés habituelles augmentent encore. Il n'est pas un seul mystique qui rassemble toutes les caractéristiques de la conscience transcendantale et qui pourrait, de ce fait, être considéré comme le mystique type. Les états mentaux distincts et spécifiques chez un mystique peuvent exister simultanément chez un autre mystique. Chez certains, les étapes considérées comme essentielles font défaut : chez d'autres, l'ordre dans lequel elles se présentent semble bouleversé. Nous sommes a priori confrontés à un groupe d'individus qui parviennent aux mêmes fins sans obéir à aucune loi générale.

Prenez toutefois un certain nombre de ces individus réellement mystiques et tracez-en, en quelque sorte, « un portrait type », comme les anthropologues le font pour découvrir les caractéristiques d'un peuple. Ce portrait permettra peut-être de dégager un modèle dans lequel se concentreront toutes les caractéristiques dominantes que l'on trouve de façon éparse chez les individus et qui fera abstraction des variations mineures. Un tel portrait sera naturellement conventionnel : mais il servira de référence qui peut être constamment comparée à des cas individuels et qui pourra être corrigée.

Le premier point à noter concernant ce portrait type est que le mystique semble se mouvoir vers son but à travers une série d'oscillations très nettes qui le conduisent de « l'état de plaisir » à l' « état de souffrance ». L'existence et la succession de ces états – parfois agités et confus, parfois violents – apparaît à un degré plus ou moins grand, dans presque tous les cas ayant fait l'objet d'un rapport détaillé.

« Gyrans gyrando vadit spiritus » . L'âme, lorsqu'elle emprunte la spirale ascendante vers la Réalité, fait l'expérience, en alternance, du soleil et de l'ombre. Ces expériences sont des « constantes » de la vie transcendantale. «  Les états spirituels de l'âme sont tous éternels », disait Blake dans un véritable trait de génie mystique de la psychologie.

On peut classifier l'ensemble de ces états – et il ne faut pas oublier que peu d'individus les connaissent tous dans leur perfection, et que, dans de nombreux cas, ils sont flous ou même totalement absents – en cinq catégories. Cette méthode de classification implique bien évidemment, l'abandon de la division tripartite de la Voie mystique que nous avons évoquée précédemment, et une certaine négligence pour les Sept Degrés de la Contemplation de sainte Thérèse ; mais, à mon avis, il y a plus à gagner qu'à perdre en l'adoptant. On doit toutefois considérer que ces catégories sont schématiques et qu'elles correspondent globalement à des expériences qui se présentent rarement elles-mêmes sous une forme aussi rigide. Ces expériences, qui dépendent largement de l'environnement et de la personnalité de chacun, révèlent toute la diversité et la spontanéité caractéristiques de la vie dans ses plus hautes manifestations : et, à l'image des spécimens biologiques, elles perdent quelque peu de leur réalité essentielle lorsqu'on les soumet à l'investigation scientifique. Etudiées toutes ensemble, elles sont les phases constitutives d'un processus unique de développement qui inclut le mouvement de la conscience depuis les niveaux inférieurs de la Réalité jusqu'aux niveaux supérieurs, et le remodelage de la personnalité conformément au « monde spirituel indépendant ». Mais, tout comme l'étude de la vie physique est facilitée par la distinction artificielle entre l'enfance, l'adolescence, la maturité et la vieillesse, de même une certaine indulgence face à la tendance humaine à tout classifier, augmentera nos chances de comprendre la nature de la voie mystique.

Voici donc la classification qui va nous permettre d'étudier les phases de la vie mystique.

1) L'éveil du Soi à la conscience de la Réalité divine. Cette expérience, généralement brutale et très marquée, s'accompagne d'intenses sentiments de joie et d'exaltation.

2) Le Soi, pour la première fois conscient de la Beauté divine, comprend, par contraste, sa propre imperfection et ses limites, les nombreuses illusions dans lesquelles il est plongé et l'immense distance qui le sépare de l'Unique. Il essaie d'éliminer, par la discipline et la mortification, tous les obstacles qui se trouvent sur son chemin pour progresser vers l'union avec Dieu. Cette phase constitue la purification, état de souffrance et d'efforts.

3) Lorsque par la purification le Soi s'est détaché des « choses des sens », lorsqu'il a acquis ces vertus qui sont « la parure du mariage spirituel », sa conscience joyeuse de l'Ordre transcendant réapparaît sous une forme supérieure. Comme les prisonniers de la « Caverne de l'Illusion » de Platon, il s'est éveillé à la connaissance de la Réalité, s'est battu sur le sentier difficile et douloureux qui conduit à l'entrée de la grotte. Maintenant, il contemple le soleil. C'est l'Illumination : un état qui inclut maintes étapes de la contemplation, les « degrés d'oraison », les visions et les aventures de l'âme, décrites par sainte Thérèse et d'autres écrivains mystiques. L'ensemble constitue un chemin dans le Chemin, un « moyen de parvenir », une formation supervisée par des experts qui fortifient et aident l'âme qui s'élève. Ils sont là, pourrait-on dire, pour l'instruire, alors que le Chemin représente sa croissance organique. L'Illumination est l'état contemplatif par excellence. Elle constitue, avec les deux états précédents, la « première vie mystique ». De nombreux mystiques ne dépassent jamais ce stade ; en revanche, maints artistes et voyants, que l'on ne classe généralement pas au rang des mystiques, ont partagé, jusqu'à un certain point, les expériences de l'Illumination. L'Illumination apporte une certaine compréhension de l'Absolu, un sens de la Présence divine, mais non la véritable union avec Elle. C'est un état de bonheur.

4) Le développement de ces ardents chercheurs de Dieu est suivi – ou parfois accompagné de façon intermittente – par la plus terrible de toutes les expériences de la Voie mystique : la purification complète et finale du Soi, que certains contemplatifs appellent : « la souffrance mystique » ou la « mort mystique », et que d'autres appellent la Purification de l'Esprit ou La Nuit Obscure de l'Ame. La conscience qui, dans l'Illumination, baignait au soleil de la Présence divine, ressent maintenant l'intense souffrance de l'Absence divine : elle apprend à dissocier la satisfaction personnelle de la vision mystique de la réalité de la vie mystique. Comme dans la Purification, les sens ont été nettoyés et mortifiés ; les énergies et les intérêts du Soi se sont concentrés sur des choses transcendantales : ainsi, le processus de purification s'étend au centre même du Soi, la volonté. L'aspiration humaine au bonheur personnel doit être anéantie. C'est la « crucifixion spirituelle », si souvent décrite par les mystiques : la grande désolation pendant laquelle l'âme semble être abandonnée du Divin. Le Soi s'abandonne maintenant totalement, dans toute son individualité et dans sa volonté. Il ne désire plus rien, ne demande plus rien ; il est totalement passif et est prêt à :

5) L'Union, véritable but de la quête mystique. Dans cet état, la Vie absolue n'est pas simplement perçue et appréciée par le Soi, comme c'est le cas dans l'Illumination : elle ne fait plus qu'Un avec lui. C'est le but ultime vers lequel tendaient toutes les oscillations antérieures de la conscience. C'est un état d'équilibre, de pure vie spirituelle, caractérisé par une joie paisible, par des pouvoirs renforcés et par une certitude intense. Appeler « extase », cet état, comme certaines autorités le font, est inexact et source d'erreur : car ce terme d'extase a longtemps été employé par les psychologues et par les écrivains de l'ascétisme pour définir cette transe brève qui ravit– un état caractérisé par des phénomènes physiques et psychiques –, au cours de laquelle le contemplatif, perdant toute conscience du monde phénoménal, est envahi par la jouissance éphémère de la Vision divine. Les mystiques font souvent l'expérience de ce genre d'extase dans l'Illumination ou même au cours de leur conversion initiale. On ne peut donc pas considérer que de telles extases sont caractéristiques uniquement de la Voie unitive. Chez certains grands mystiques – sainte Thérèse en est un exemple – la fréquence des transes extatiques semble diminuer plutôt qu'augmenter après avoir atteint l'état d'union : d'autres mystiques montent aux plus hauts sommets par une voie qui ignore les phénomènes extraordinaires.

L'Union doit être considérée comme le but véritable du développement mystique. C'est l'instauration d'une vie qui repose sur des niveaux de réalité transcendantaux, dont les extases offrent un avant-goût à l'âme. Les formes les plus intenses de l'union – décrites par les mystiques à travers des symboles : le Mariage mystique, la Déification ou la divine Fécondité – s'avèrent à l'examen être toutes les aspects d'une même expérience « vue à travers des tempéraments différents ».

Il convient toutefois d'ajouter ici que le mysticisme oriental ajoute un autre état au-delà de l'union, un état qu'ils considèrent comme le but réel de la vie spirituelle. C'est l'annihilation ou l'absorption totale de l'âme individuelle dans l'Infini. Les Soufis disent qu'une telle annihilation constitue la « huitième étape de la progression », la seule dans laquelle ils atteignent vraiment Dieu. Cette étape semble un peu différer du Nirvana bouddhiste. Elle est le corollaire logique de ce Panthéisme vers lequel le mystique oriental tend toujours. Jalàlu d'Din dit :

O ! Puisse-je ne pas exister ! car la Non-Existence Proclame en tons d'orgue, « Vers Lui nous retournerons »

 

 
 
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Décembre 2004
 
 


    Traité des deux natures

Jean-Baptiste Willermozz


En cette période de préparation de Noël, nous vous proposons un extrait du traité de Jean-Baptiste Willermoz qui évoque les mystères de l’incarnation du Christ au sein de la Vierge Marie.

 
 
Le divin Réconciliateur des hommes, le Désiré des nations, le Messie promis à la foi d'Abraham père des croyants, prédit par Jacob mourant à ses enfants et si clairement annoncé par un grand nombre de prophètes qui se sont succédés les uns aux autres pendant une longue suite de siècles, comme devant naître d'une vierge de la race d'Abraham et dans la famille du roi David, paraît enfin sur la terre à la fin du quatrième millénaire du monde, au temps déterminé par la Sagesse incréée pour l'accomplissement des grands desseins de sa divine Miséricorde.

L'archange Gabriel est envoyé par Dieu dans la petite ville de Nazareth, à la vierge Marie, pour lui annoncer la glorieuse maternité par laquelle elle est destinée à coopérer au grand oeuvre de la Rédemption des hommes ; mais l'apparition subite de l'ange qui lui est député, trouble l'âme de cette vierge si pure, sa pudeur s'alarme de la maternité qui lui est annoncée, déclarant ne connaître aucun homme, et elle n'y donne son consentement qu'après être entièrement tranquillisée sur les moyens, l'ange lui déclarant que sa maternité serait l'ouvrage de Dieu même par l'opération du seul Saint-Esprit, et que sa virginité resterait intacte.

A l'instant même de son consentement commence l'accomplissement du grand Mystère ; car à ce même instant le Verbe de Dieu, qui est Dieu lui-même, la seconde Personne et puissance de la sainte Trinité, pressé par son ardent amour pour ses créatures humaines s'unit indissolublement et pour toute l'éternité à l'âme humaine, pure et sainte de Jésus, qui par amour pour ses frères, et pour les réconcilier avec Dieu en satisfaisant pour eux à la Justice divine, s'est dévouée aux ignominies, aux souffrances et à la mort. Le Verbe Tout-puissant de Dieu, l'image et la splendeur du Père éternel descend des cieux pour venir s'incorporiser avec l'âme humaine de Jésus dans le chaste sein de la bienheureuse Vierge Marie, pour ne plus être éternellement les deux ensemble qu'une seule et même Personne en deux Natures distinctes ; c'est donc au moment de son consentement que l'homme-Dieu est formé corporellement dans le sein virginal de Marie, de sa pure substance, de ce vrai et pur limon quintescentiel de la terre vierge de sa mère ; il y est formé et composé, comme tous les autres hommes qui viennent pour un temps sur la Terre, d'une triple substance, c'est-à-dire d'un Esprit pur, intelligent et immortel, d'une Âme passive ou vie passagère, et d'un Corps de matière, mais d'une matière pure et non souillée qui ne provient point, comme chez tous les autres hommes, de la concupiscence des sens, mais uniquement de l'opération du Saint-Esprit, sans le concours d'aucun homme, ni d'aucun agent physique de la matière. C'est par ce prodige de l'amour infini de Dieu pour sa créature chérie et séduite, devenue par son crime pour toujours l'esclave et la victime du Démon, que s'est accompli l'ineffable et incompréhensible mystère de l'incarnation divine pour la rédemption des hommes, par Jésus-Christ notre unique Seigneur et Maître, qui a bien voulu, pour en assurer l'effet, réunir en lui par une union indissoluble la Nature humaine du prévaricateur et sa propre Nature divine.

Nous avons reconnu en son lieu que l'animal ou la brute est un composé binaire d'une Ame ou vie passive et passagère, et d'un Corps de matière, qui disparaissent totalement après la durée que leur est prescrite que l'homme est pendant son séjour passager sur la terre un composé ternaire : savoir des deux mêmes substances passagères que nous venons de citer qui le constituent animal comme la brute, et d'un Esprit intelligent et immortel, par lequel il est vraiment image et ressemblance divine. Mais en Jésus-Christ homme-Dieu et divin se trouve pendant sa vie temporelle sur la terre un assemblage quaternaire qui le distingue éminemment de toutes les créatures ; savoir : les trois substances que nous venons de connaître dans l'homme temporel, et de plus l'Etre même de Dieu qui s'est uni pour l'éternité a l'être intelligent et immortel de l'homme, pour en former un être unique, et une seule Personne en deux Natures.

Celui qui par cette union si glorieuse pouvait naître a son choix dans la famille la plus opulente, dans le sein des grandeurs, sur le trône le plus éclatant, préfère de naître dans une étable, dans une famille inconnue et pauvre, dans une profession abjecte, la plus exposée aux mépris et aux humiliations qui accompagnent ordinairement l'indigence : il est bien évident par là que dès son entrée dans le monde il veut être le modèle et la consolation des pauvres ; qu'il veut en même temps inspirer le mépris des richesses, et faire sentir à ceux qui les possèdent, les grands dangers auxquels elles exposent tous ceux qui n'en feront pas l'usage prescrit par sa morale et par ses préceptes.

Voyons maintenant dans les saints Evangiles sous quels rapports le divin Messie s'y présente aux hommes, comment les Evangélistes le dénomment et le qualifient, et comment il s'y qualifie Lui-même ; nous y trouverons sous de nouveaux rapports, un nouveau fonds d'instructions, avec la confirmation de ce que nous avons dit plus haut sur ce sujet important.

Nous l'y voyons dénommé tantôt Jésus ou le fils de l'homme. Tantôt Dieu-homme ou homme-Dieu, enfin le fils de Dieu ou Jésus-Christ.

Ces diverses dénominations étant appliquées au même être peuvent paraître au premier aperçu presque synonymes, mais cependant elles ne le sont point, car elles présentent toutes des sens différents qu'il ne faut point confondre, puisqu'ils sont relatifs aux deux Natures distinctes qui se trouvent unies dans le seul et même être. Un examen réfléchi de ses actions pendant sa vie temporelle démontre cette vérité.

En effet, on ne voit dans Jésus que l'homme pur et saint qui a une sublime destination, abstraction faite de la Divinité qui réside en lui, mais qui ne s'est point encore manifestée. Dans le fils de l'homme on ne voit que la même Nature humaine ; il se qualifie ainsi tant qu'il veut cacher aux Juifs et aux Démons, dont ils se rendent les organes, sa Divinité, se présentant à eux comme un descendant d'Adam père commun des hommes, et supposé n'être que le fils de Joseph, jusqu'à ce que le grand mystère de l'incarnation soit dévoilé aux hommes. Dans I'homme-Dieu c'est l'homme pur et saint, dont l'action paraît prédominer celle de la Divinité qui se voile en lui. Dans le Dieu-homme c'est au contraire l'action divine qui se montre prédominante sur celle de l'homme dans le fils de Dieu qui est la qualité essentielle que l'archange lui a donné (sic) en annonçant à Marie son incarnation, c'est la Divinité qui se manifeste avec éclat par l'organe de sa sainte humanité. Enfin dans Jésus-Christ c'est l'homme Dieu et divin : ce sont les deux Natures unies dans un seul et même être qui opèrent ensemble sous une forme humaine, les actions réunies qui appartiennent à chacune d'elles.

En général Jésus, depuis sa naissance jusqu'à son baptême au Jourdain, dans la tentation du Démon qu'il subit au désert, dans son agonie au Jardin des Oliviers, dans tout le cours de sa Passion et sur la Croix, ne présente que l'homme pur, saint et parfait, entièrement dévoué à la Justice divine et abandonné à lui-même, à son seul libre arbitre ; la Divinité qui réside essentiellement en lui paraît y suspendre son action pour laisser à sa sainte humanité tout l'honneur de la victoire réparatrice, sans cependant s'en séparer un seul instant ; elle s'y tient comme spectatrice du grand combat, et le soutient pendant toute sa durée par sa présence : c'est là où l'homme-Dieu ainsi abandonné est vraiment le modèle accompli de tous les hommes.

Mais lorsque Jésus-Christ commençant sa mission, à la prière de sa mère qui est présente avec lui au festin des Noces de Cana, change l'eau en vin ; lorsqu'au désert et sur la montagne il multiplie quelques pains et quelques poissons dans une quantité suffisante pour nourrir tantôt 4000 et tantôt 5000 hommes exténués de besoin et qu'il en reste en morceaux ramassés après les avoir rassasiés tous, de quoi remplir plus de paniers pleins qu'il n'y en avait avant la distribution ; lorsqu'il force les démons d'obéir à ses ordres, et d'abandonner sur le champ les corps des pécheurs qu'ils possèdent ; lorsqu'il commande en Maître à la mer, aux vents et à la tempête de s'apaiser, et qu'ils lui obéissent ; lorsqu'il fait marcher et emporter son lit au paralytique qui depuis 38 ans attendait vainement auprès de la piscine le secours de l'ange et sa guérison ; lorsqu'il révèle le fond des pensées les plus secrètes de la femme de Samarie et de beaucoup d'autres ; lorsqu'il ressuscite la fille de Jaïre, le fils unique de la veuve de Naïm que l'on portait en terre, et plus particulièrement encore Lazare, ce frère chéri de Marthe et de Marie, que Jésus aimait, qui depuis quatre jours était enseveli dans le sépulcre et dont la chair corrompue répandait déjà une grande infection, qui cependant à son ordre sort du tombeau, et marche devant tous les assistants, ayant encore les jambes et toutes les autres parties du corps liées de bandelettes ; lorsqu'on le voit opérer toutes ces choses et une multitude d'autres aussi prodigieuses, qui pourrait douter que c'est le Verbe Tout-Puissant de Dieu qui parle et qui commande à toute la nature par la bouche de l'homme-Dieu ?

Ayant donc distingué en lui les deux Natures indivisiblement réunies en une seule et même personne, parcourons rapidement les principales circonstances de sa vie temporelle, elles compléteront notre instruction.

Jésus enfant, adolescent et jusqu'à l'âge de 30 ans, ne parait être qu'un homme ordinaire, distingué seulement par une sagesse au-dessus de son âge, par sa docilité et sa soumission envers ses parents ; il est assujetti à tous les travaux, à toutes les fatigues et à tous les besoins de la vie commune.

Parvenu à l'âge de 30 ans, époque à laquelle il doit commencer publiquement sa mission réparatrice et l'instruction de ses disciples, après avoir été baptisé dans le Jourdain par Jean qui le reconnaît et le proclame pour le Messie promis, sa Divinité est pour la première fois manifestée, par la descente de l'Esprit Saint qui vient reposer sur lui, et par les éclatantes paroles du Père céleste qui le proclame hautement pour son fils bien-aimé, dans lequel il a placé toutes ses affections, et commande aux hommes de l'écouter : dès lors commence sa mission divine.

Il se retire dans le désert pour se préparer comme homme à la remplir par la prière et par un jeûne rigoureux pendant 40 jours. Après ces 40 jours, il éprouve la faim, besoin humain qui démontre clairement que c'était sa pure et seule humanité qui se préparait si rigoureusement aux actes importants qu'elle devait opérer.

Le moment où il éprouve ce besoin physique de l'humanité est l'instant même que le Prince des Démons saisit pour le tenter dans tout son être, c'est-à-dire, dans les besoins physiques de son corps, dans la vie passive et passagère de ce corps, et dans sa Nature active et spirituelle, pour éclaircir les soupçons qu'il a conçus (sic) sur la véritable nature de Jésus, et pour s'assurer si la Divinité résidait ou ne résidait pas en lui, enfin s'il était ou n'était pas le Messie promis ; Mystère que la Sagesse divine voulait cacher au Démon, afin qu'il put s'accomplir entièrement.

Il faut soigneusement remarquer ici les trois différents genres d'attaque que le Démon porte astucieusement sur les trois parties constituantes de l'homme physique : 1° il attaque Jésus dans sa forme corporelle relativement à ses besoins, en lui disant sur le sommet d'une haute élévation : Si vous êtes le fils de Dieu commandez que ces pierres deviennent des pains. - 2° après cette inutile tentative, il l'attaque dans sa vie passive, animale, corporelle, en lui disant sur le sommet d'une haute élévation : Si vous êtes le fils de Dieu, précipitez-vous en bas, il ne vous en arrivera aucun mal. - 3° après cette seconde attaque dans laquelle il est repoussé comme dans la première, il dirige la troisième, qui est la plus importante, sur l'être spirituel de Jésus en lui disant : Si vous prosternant devant moi vous m'adorez, je vous donnerai tous ces royaumes du monde que vous voyez, et qui m'appartiennent.

Cette marche du Démon est toujours la même : c'est toujours par sa forme corporelle qu'il attaque l'homme ; il cherche à le séduire par les sens matériels, par l'amour de la vie animale et passagère, et par ses affections animales et sensibles ; ce sont les portes par lesquelles il cherche à s'introduire en lui pour de là l'attaquer avec plus de succès dans son être spirituel.

L'homme-Dieu soutient ces trois attaques par la force de sa pure volonté humaine et en reçut aussitôt le prix puisque les anges vinrent le servir. Sa victoire sur le Démon nous rappelle la défaite de l'homme primitif en pareil cas. Jésus second Adam, fait ici ce que le premier, laissé à son libre arbitre, devait faire et ne fit pas ; nous éprouvons toutes les funestes suites de la chute du premier, et tous les salutaires effets de la ferme volonté réparatrice du second.